Lorsqu’on lui demandait, au cours des années 2000, quelles avaient été ses influences pour réaliser sa trilogie de l’Anneau, Peter Jackson répondait sans détour qu’il avait surtout voulu éviter de faire de la fantasy façon Willow. Une réponse intéressante qui en dit beaucoup sur la place du film de Ron Howard au sein de la fantasy cinématographique, et sur son appréciation toute relative aujourd’hui, due principalement à la popularité du triptyque des anneaux. Doit-on ce mépris par le simple fait qu’il s’agissait ici d’une tentative évidente de la part de George Lucas de se réapproprier les figures archétypales d’un genre essentiellement pensé par un écrivain (J.R.R. Tolkien) dont l’oeuvre majeure avait aussi servi de principale inspiration à l’écriture de Star Wars ? De la fantasy lucasienne en somme, moins épique et romantique qu’essentiellement divertissante, humoristique et féerique, peuplée des stéréotypes les plus populaires d’un genre alors encore peu exploité à l’écran, si ce n’est par les expérimentations barbares de l’écurie De Laurentiis (ConanKalidor).

Car dans sa volonté de s’attaquer à un genre dont il ne peut nier l’influence sur sa propre filmographie, Lucas a effectivement dépouillé l’oeuvre de Tolkien de plusieurs de ses archétypes pour mieux se les approprier. Le travail peut pourtant moins s’assimiler à du plagiat qu’à une tentative de variation, tant le script de Lucas s’emploie constamment à reprendre les principaux motifs de la fantasy classique pour mieux en détourner les codes. Persuadé qu’il tenait là le premier opus d’une nouvelle franchise à succès, le producteur injectait au genre de la fantasy suffisamment de magie et d’humour pour ancrer cette nouvelle production en son temps, au beau milieu de la déferlante des productions fantastiques d’Amblin et Lucasfilm. Las, Willow ne fut pas vraiment le carton espéré, son exploitation en salles récoltant un joli succès sans pour autant attirer les foules. Ce n’est que les années suivantes que le film fut rapidement redécouvert grâce à son exploitation VHS et érigé en véritable film culte. Encore aujourd’hui, Willow reste assurément le meilleur film de son réalisateur, Ron Howard, qui s’est depuis longtemps perdu dans une filmographie sans véritable cohérence, entre événements de la grande histoire (Apollo 13), adaptations à succès (Da Vinci Code) et comédies familiales (SplashLe Grinch).

Willow c’est aussi et surtout le rôle le plus célèbre de l’acteur de petite taille Warwick Davis, autrement connu pour avoir été le célèbre Ewok Wicket du Retour du Jedi (et de ses deux spin-off) et plus tard, l’ignoble Leprechaun de la franchise éponyme de nanars horrifiques. Avec Willow, Davis incarne un petit fermier du village de la Comt… euh des Nelwyns, jeune père de famille à la vie bien tranquille mais aux ennuis financiers évidents. Son odyssée future le poussant à explorer un monde inconnu rempli de danger et en revenir métamorphosé, est là encore, pour George Lucas et son scénariste Bob Dolman, le prétexte facile pour appliquer le même traitement qu’à la trajectoire de Luke Skywalker : les théories de Joseph Campbell se vérifient aussi dans Willow et il ne s’agit là encore que d’une énième variation du Voyage du héros. Dans son périple pour protéger la petite Elora Danaan (le bébé le plus mignon du cinéma), Willow rencontrera un mercenaire au grand coeur (Mad Martigan/Han Solo), un binôme humoristique (les Brownies/C3PO et R2D2), une vieille sorcière devenant son mentor (Fin Raziel/ Obi-Wan Kenobi), une princesse pugnace (Sorsha/Leïa) et affrontera un général au masque de mort (Keill/Vador) et une reine maléfique aux allures de vieille sorcière (Bavmorda/Palpatine). Le film de Ron Howard n’a ainsi rien d’innovateur tant il parait être une transposition paresseuse de l’intrigue de Star Wars en contexte de pure fantasy d’autant que son scénario et son montage révélent quelques scories. On peut ainsi remarquer cette faux raccord de montage voyant Willow, suspendu dans le vide avec le troll durant la bataille dans le premier château, échapper en hors champ aux mâchoires du dragon, ou encore déplorer cette facilité toute elliptique qu’ont eu les armées d’Airk pour creuser des tranchées devant le château de Bavmorda tout en échappant à la vigilance des sentinelles ennemies. Mais le talent des acteurs (dont la belle Joanne Whalley, alors madame Kilmer, et le trop rare Gavin O’Herlihy, fils de Daniel), et le soin apporté aux décors et aux péripéties suffisent à faire passer la pilule. D’autant plus que les scènes d’anthologie se bousculent à un rythme échevelé, du fameux esclandre dans la taverne (C’est pas une femme !) à la sinistre confrontation finale entre Willow et Bavmorda, en passant pas la descente en luge dans les plaines enneigés, le combat contre le dragon bicéphale dans le château dépeuplé et la métamorphose de l’armée d’Airk en porcs.

Mieux encore, l’humour, particulièrement présent, fait souvent mouche et ne cesse de jouer avec les codes de la fantasy féerique en y injectant beaucoup de dérision. Le principal élément comique reste le personnage d’aventurier un brin crétin Mad Martigan, savoureusement incarné par Val Kilmer, lequel ne cesse de tirer la couverture à chacune de ses apparitions. Sa première apparition, alors qu’il est enfermé dans une cage et voué à une mort certaine, jette déjà les bases d’un compagnonnage humoristique qui traversera tout le film et donnera lieu à pas mal de répliques hilarantes (“Au secours ! Il y a un peck qui me menace ! Il a un gland dans la main !“). Véritable élément comique mais aussi résurgence d’un archétype héroïque, celui du chevalier solitaire, propre au genre, le personnage de Mad Martigan reste assurément une des meilleures raisons d’apprécier le film aujourd’hui. Pour autant, le film se démarque aussi pour la qualité des décors élaborés par Alan Cameron et de ses quelques effets spéciaux expérimentaux dont cette fameuse séquence de morphing, une technologie alors révolutionnaire que les magiciens d’ILM expérimentaient pour la première fois au cinéma. Mais ce qui frappe pour beaucoup dès les premières images du film et qui magnifie l’ensemble de l’aventure au point de marquer durablement le spectateur, c’est surtout la superbe musique composée par le regretté James Horner. Très loin de ses expérimentations bellicistes composées pour Aliens et Commando, l’artiste signait ici une partition épique et proprement grandiose, en remontrant à John Williams tout en s’inspirant ouvertement de passages entiers des oeuvres des musiciens classiques Robert Schumann et Erich Wolfgang Korngold. Son score préfigurait ainsi pour beaucoup les superbes plages mélodiques du Petit Dinosaure et la vallée des merveilles sorti deux ans plus tard (et là aussi, produit par Lucas) avec notamment, cette utilisation prédominante de la flûte et du cor, si caractéristique de l’oeuvre d’Horner, et sa fameuse signature en quatre notes.

N’en déplaise à Peter Jackson (dont la trilogie de l’Anneau n’est pas non plus dénuée de défauts narratifs et stylistiques) et à sa propension à transformer les romans de 250 pages en fresque poussive de plus de 9 heures (la trilogie du Hobbit), Willow reste un jalon majeur de la fantasy cinématographique, réalisé à une époque où, faute de CGI, il n’était pas si évident de formaliser le genre. Si sa mise en scène n’a rien du génie d’un Spielberg ou de la rigueur d’un Zemeckis, Ron Howard se tirait de l’exercice avec les honneurs et livrait là son métrage le plus célèbre et apprécié, tout en gratifiant une génération entière de spectateurs d’un de ses films les plus cultes. George Lucas s’en souvint lorsqu’il autorisa dans les années 2000, l’auteur Chris Claremont à en écrire une suite littéraire beaucoup plus sombre composée de trois romans, Les Chroniques de la Terre d’Ombre, et consacrée principalement aux aventures de la jeune Elora Danaan. Une suite tardive, aujourd’hui hélas propriété de Disney, et que bon nombre de fans auraient certainement voulu voir un jour transposée sur grand écran.

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